Critique(s) & Disque(s) – III

Voici ma chronique du disque éponyme de Minaho, parue dans le Tempo n°63.

Vous pouvez également la consulter directement sur le site du Centre Régional du Jazz (CRJ), où la lecture de Tempo, trimestriel gratuit couvrant l’actualité du jazz et des musiques improvisées en Bourgogne-Franche Comté, est possible en ligne.

Minaho critique

Publicités

Claude Barthélémy Trio – « Roxinelle » – Atheneum (Dijon, France)

Improvisations jazz, transes rock et ambiances orientales.

13 octobre 2016

Je me suis rendu en ce 13 octobre au concert de Claude Barthélémy, guitariste et joueur d’oud, avec son trio – composé d’Antonin Rayon à l’orgue et de Philippe Gleizes à la batterie. Au sein de l’Atheneum, une cinquantaine de personnes observe avec attentisme la scène occupée dans la pénombre par les instruments de musique. La cabine leslie trône à côté de l’orgue. L’oud est posé négligemment à proximité du siège du guitariste.

Barthélémy s’avance d’un pas décidé et entame le set en enveloppant dans ses bras l’oud. Une atmosphère sonore orientale se répand dans la salle. Le public est silencieux. Sortent de l’ombre les comparses de Barthélémy, qui le rejoignent dans son improvisation modale. Au fur et à mesure de la pièce, l’intensité monte : des sons futuristes jaillissent de part et d’autre. Une sensation de gigantisme me prend aux tripes : c’est l’émergence d’un monde qui naît sous nos yeux, dont le batteur esquisse les cadres rythmiques et l’organiste colore le fond harmonique. Je remarque que le batteur bouge autant que son instrument. Si ce n’est plus.

Le volume sonore augmente peu à peu au fil du déroulement du concert – spécialement celui de la guitare. Les ambiances traversées caractérisent le répertoire d’éclectique : des chansons-standards bien groovy à l’orgue aux compositions rock proches de la transe, le concert gagne en force et en cohésion de groupe. Les moments joués à l’oud temporisent la représentation.

L’orgue accompagne d’une façon élégante la représentation, et change un peu l’esthétique plus traditionnelle avec une basse électrique (la preuve que je ne suis pas jaloux, étant moi-même un bassiste). De plus, il est très agréable de voir un véritable lien entre Antonin Rayon et le batteur Philippe Gleizes, qui se cherchent des yeux pendant la prestation. Claude Barthélémy participe à cette complicité avec beaucoup d’entrain musical, et balance sans hésitation des effets saturés dans la mêlée. En écho à la sortie de l’album Roxinelle en février 2016, le concert nous fait voguer intelligemment entre différentes ambiances musicales : orientales avec l’oud et les tapis sonores de l’orgue, fusions avec la collaboration sonore explosive de la guitare électrique, du B-3 et de la batterie.

Lucas Le Texier

Critique(s) & Disque(s)

Voici mes deux critiques des disques du trio de Damien Groleau et du groupe de new orleans « Mille-feuille » parues dans le Tempo n°59.

Vous pouvez également les consulter directement sur le site du Centre Régional du Jazz (CRJ), où la lecture de Tempo, trimestriel gratuit couvrant l’actualité du jazz et des musiques improvisées en Bourgogne-Franche Comté, est possible en ligne.

 

articles tempo 59

Kind Of Groove – Atheneum (Dijon, France)

Jeudi 4 Février 2016

PersonnelMarc LAPOSTOL basse piccolo / Cédric RICARD saxe ténor, flûte / Lucas GERBETclaviers / Jean-Marc PERRUCHINI basse électrique / Ludovic JOBERT batterie / Sidivocal-rap / Fabien LELARGE saxes / Clément AMIRAULT trombone

Pour le concert de Kind Of Groove, groupe dijonnais alliant le funk, la soul et le jazz, je suis à la 1ère place, bien en face de la scène… Juste devant une enceinte. Autant dire que j’en ai pris plein la tronche.

Piano, batterie et basse commencent sur un gros riff, coloré légèrement par la section rythmique (qui n’aura aucun de mal à se faire entendre pendant le concert !). Le piano improvise et pousse à son apogée l’énergie. Les vents en réclament, poussent et font durer leurs notes. Là-dessus, le trombone se démarque de ses confrères, qui abaissent leur instrument pour lui laisser la place : il entonne un riff très lourd, très au fond du temps (par rapport à la pulsation, on va jouer légèrement en retard d’elle, d’où une sensation de « décalage »), repris par la suite avec ses confrères.

Silence (« break »).

Puis coup de caisse claire, et improvisation du ténor. Les gens hochent la tête en signe d’approbation. Ricard hurle dans son saxophone… Un solo qui fait vite monter la tension. Les vents repartent sur le riff. Toujours avec la frappe lourde de la batterie, et la ligne bien grasse de la basse.

Puis, le chanteur-rappeur s’avance, avec des onomatopées rythmiques : énergiquement, Sidivocal appelle les instruments à se joindre à lui. La batterie : boum. La basse : le slap (le fait de tirer les cordes, pour produire un son percussif). La 2e basse : l’originalité de Kind Of Groove (KOG), c’est d’avoir remplacé la fonction rythmique de la guitare par une deuxième basse jouée dans les aigus, bourrée d’effet.
La section des vents rentre. Puis le flow du rappeur se mêle à l’ambiance funky du groupe. Le batteur ouvre et ferme sa charley pour produire un son plus disco : l’alto s’avance, et, dans la même veine que le ténor, sort un solo explosif et rythmique à souhait. Il le faut ceci dit : derrière, la section rythmique se donne à cœur joie de faire monter le volume.
Nouveau break, nouveau flow du rappeur qui s’emmêle entre deux interventions des vents. Il répète ses onomatopées rythmiques qu’il fait ralentir, jusqu’à l’épuisement de leur essence sonore.

« Woooooooooh », « Ouaiiiiiiiiiis » : les réactions quand le bassiste entame une nouvelle ligne de basse. Un classique : on commence dans le registre grave pour poser les fondations (propres à cet instrument), puis on va faire une petite phrase dans les aigus pour rajouter une fraîcheur et une tension au groove.
Le tempo se divise par deux (plus précisement, on le pense deux fois moins vite), ce qui donne un effet de lourdeur : le « groove ».  — Je parle de groove : qu’est-ce pour moi, me direz-vous… Indéfinissable universellement, mais le groove est du ressenti. La tête qui bouge, les pieds qui battent en rythme, les mains qui tapotent, le léger pic de plaisir. Un groove, c’est un ressenti personnel. Cependant, ce qui « groove » provient généralement d’une très bonne rythmique basse/batterie : les fondations donc, des sonorités chaudes et rondes sur lesquelles les solistes peuvent d’appuyer pour effectuer leur chorus. —
Le thème des vents est plus accidenté : des mises en places en communion avec la batterie. Sorte d’hommage à Pass The Peas des JB’s.
La basse est laissée seule, et sur son groove se greffe les premières phrases du solo du ténor. Très bluesy et très fourni en notes.
Sidivocal reprend la main sur le ténor, lance son solo de notes à lui : « C’est pour le son Kind Of Groove ». Les vents se joignent à lui. Puis la section rythmique les laisse seuls avec le rappeur . Il chuchote tandis que les 3 autres susurrent leur riff… Avant qu’un bel effet du Moog (un synthétiseur popularisée dans les années 70 dans le psychédélisme en autres) les relance dans l’énergie du départ. Retour sur le thème sinueux du début.

On passe à une autre ambiance. Plus calme, plus doux, les percussions se joignent à une atmosphère que l’on pourrait qualifier d’orientale. Un chant, lourd, et grave.
« Y’a pas d’ami, y’a que des contrats : chacun soutient son soi- disant pote pour en tirer je-ne-sais-quoi ». Le chant est duale : langue française, langue arabe ; langue arabe, langue française. Le jeu style « marche » sur la caisse claire du batteur participe à cette ambiance plus lourde. Le jeu des vents est complètement différent : sur un fond orangée, ils viennent colorer subtilement les paroles conscientes du rappeur.
Puis un groove plus gras intervient à la basse, en symbiose avec le riff de la deuxième basse plein d’effets. Le rappeur renchérit, et la flûte de Ricard se joint à l’atmosphère d’ailleurs qui se dégage de la scène. Un solo poussé à son paroxysme sonore.
L’atmosphère musical se désagrège dans ce qu’il semble faire office de prophétie entonnée par le rappeur.

On enchaîne avec un passage digne de Fred Wesley, l’ex-tromboniste de chez James Brown : sur un groove brut basse/batterie, Amirault au trombone lance comme son collègue rappeur, son flow musical. Le baryton et le ténor viennent soutenir son solo en le rejoignant sur la fin.
L’ambiance se détend ; tout est plus espacé, tout est plus doux : le pianiste au Rhodes (piano électrique de la marque Fender) improvise en laissant s’évaporer les accords. Ce court répit laisse vite place de nouveau à un thème très musclé chez la section rythmique : le batteur soutient le tout en jouant de la grosse caisse sur les mises en places alambiquées de la section.

« Je vous invite à bouger […]. Ambiance boîte de nuit là, non ?  » .

Un bon son disco émane de la formation. Je ne peux que conseiller au lecteur d’écouter des formations de jazz-funk des années 70, ils y seront autant que j’y suis moi ici. La basse 2 a prévu un effet wah-wah pour faire office de guitare rythmique le plus fidèlement possible.
Le pianiste joue de ses effets sur ses synthés pour retrouver au mieux le son des seventies. S’en suit un solo d’alto très bluesy, très fourni, sur la ligne disco de la basse : le public semble aux anges.

Retour à quelque chose de plus calme : le chant prend un côté plus gainsbourien dans la manière de phraser. La section rythmique est plus flottante : groove, mais plus hypnotique, avec beaucoup de couleurs données par le pianiste. Il offre un très joli solo dans cette ambiance plus chaloupée.
Je trouve que le chant plus cool et l’arrangement du thème des vents se marie très bien. Au côté dur et lourd du groove, on lui substitue un phrasé plus bancale et plus doux qui vient, au contraire de répondre au chanteur, s’associer à lui. Participer à l’atmosphère plus que contraster et donner du rythme.

Ricard à droit à son solo sans accompagnateur. Sans rien. Je jette un coup d’oeil à la salle : pas un bruit. Les regards sont posés sur le saxophoniste ténor : dans la pénombre, une seul lumière blanche, légère, dressée sur lui. J’entend un « Yeaaaah ». Le solo explore tout l’instrument… Il part du milieu du registre sonore pour aller chercher dans les suraigus, puis vient s’écraser dans les graves. Il repart ensuite chercher partout : quelque chose d’impossible à capter.
Les 2 autres vents se joignent à lui. Le micro du rappeur résonne : « Une sorte… ». Sax. « Kind of… ». Sax. « Une sorte de… ». Sax. « GROOVE ! « . Explosion.
Le flow du rappeur va très vite sur ce titre : quelques bruissements du trombone se manifestent tandis que le rappeur s’écarte de la scène. Un solo bluesy qui monte progressivement en intensité. Le tromboniste chauffe la salle. Tous les vents reprennent le thème. Dans les breaks, les solistes en profitent pour faire leur intervention.
Le baryton est laissé seul, et en profite pour soloter lui aussi. De façon plus lourde quel le ténor. Bref, il reprend le thème avec ses compagnons de pupitre.

Une nouvelle fois, le rappeur enjoint les spectateurs assis à se lever pour aller danser. Deux jeunes femmes s’y décident (certains sont courageux !). Retour à une ligne de slap à la basse : le thème des vents est moins lourd, mais toujours aussi fourni. Cette fois-ci, c’est Ricard qui s’élance. Le solo et l’ambiance trouvent quelques inspirations dans le free : on crie, on hurle, et cela que ce soit au baryton, au ténor. On reprend le thème deux fois plus vite (et ça allait déjà vite au départ…).

« Pour celle-ci… On a dit que ce serait une mission… Une mission qu’on dit impossible ».

Le rappeur veut jouer avec la foule : en communion avec la batterie qui le marque à la caisse claire, il faut répondre « Bam-Bam ». Bien sûr, il y a une prochaine mission : « celle de venir danser ici ».  Quelques personnes se lèvent et vont rejoindre le rappeur et les musiciens sur scène.
D’un coup, le riff de basse est doublé au synthétiseurs, avec des effets très crades : ça chauffe chez la section rythmique sur un solo de la basse à effets. Les vents ressortent, bien entendu, le thème de Mission Impossible réarrangé pour l’ambiance.

Le concert se finit dans la bonne ambiance que dispense sans compter KOG : le clarinettiste basse du groupe précédent est invité sur un morceau. Puis, sur un Pass The Peas (que j’évoquais précédemment) , la section des vents de ce même groupe vient clore en communion avec Kog, le concert très funky de l’Atheneum.

Il est toujours agréable de pouvoir assister à des groupes comme Kog, car ils démontrent un mariage réussi du jazz et du « rap » (même si la chose se fait depuis de nombreuses années, on peut avoir tendance à ne pas voir les possibles rejetons de ces deux styles). De longs arrangements percutants sur des groove basse/batterie lourds : hochements de tête garantis tout autant que de taper la pulsation avec chaque partie du corps qui ne peut de toute façon pas rester immobile.

Lucas Le Texier

 

 

Ralph Moore (Quintet Français) – Bistrot de la Scène (Dijon, France)

Jeudi 3 décembre 2015

Ce soir, c’est l’occasion de voir un monstre.

« Monstre » dans le bon sens du terme, bien entendu : Ralph Moore, saxophoniste ténor, fait partie de ces grands monsieurs qui ont côtoyé les « légendes », les « vaches sacrées »du jazz telles que Dizzy Gillespie, Oscar Peterson, Freddie Hubbard et j’en passe… Niveau monstre, on a rarement mieux.

Mes impressions se confirment quand je vois Moore monter sur scène et lire ses partitions : les yeux défilent à une vitesse tellement folle que l’on se demande s’il lit vraiment. Cela m’amuse un peu.

En attendant, Mike Cheret, saxophoniste ténor qui l’accompagne, s’avance au micro :

  • « Est-ce qu’on peut applaudir l’immense Ralph Moore ? »

Maintenant en tournée depuis 1 semaine, c’est l’un des derniers concerts avant que R. Moore ne reparte (aux États-Unis, j’imagine). Cheret en profite ensuite pour présenter ses musiciens : Andrea Michelutti à la batterie, Fabien Marcoz à la contrebasse… avec un changement de dernière minute :

  • « Et au pied levé, il a sauté dans le train pour remplacer notre pianiste malade : Dexter Goldberg ! »

Puis, on commence : sur du classique, This I Dig Of You d’Hank Mobley, saxophoniste ténor, poulain de la maison de disque Blue Note (je vous conseille par ailleurs l’album sur lequel on peut retrouver ce titre, Soul Station de 1960 : terriblement bluesy).
Pendant une petite introduction entre piano/contrebasse/batterie, les lumières s’éteignent sur le public, et s’orientent sur Moore et Cheret. Dans la lumière, les deux saxophonistes se font face, et chantent à l’unisson le thème. Le morceau se décompose en deux parties : une première sur une pédale (c’est-à-dire que l’on reste sur une note, en suspens) puis une deuxième plus classique « qui swingue ». Ralph Moore prend les devants : tout de suite, on est touché par le son. Loin d’être revendicative, l’articulation entre chaque passage de notes se résout naturellement. Aucune fioriture, aucun jeu démonstratif. 2 grilles et ça chauffe : la rythmique envoie de plus en plus… Le contrebassiste ferme les yeux et se laisse emporter gentiment par l’ambiance. Le son de Moore me met légèrement en transe, mais rien ne diffère chez lui. On est dans une retenue du son, et une musicalité à toute épreuve. C’est peut-être ça, qui fait de lui un « monstre ».
Puis les notes défilent chez Goldberg : très rythmique, ça colle beaucoup avec l’esthétique de la version originale et le jeu de Wynton Kelly (le pianiste de la version). Son plus hard-bop, plus d’attaque, plus « gros », Mike Ceret équilibre la palette sonore entre les deux saxophonistes. Avec lui, les notes défilent plus vite, mais quelques effets percussifs et rythmiques y sont rajoutés. Au contraire de Ralph Moore.
Ceci dit, contrebasse/batterie réagissent au quart de tour derrière : Michelutti commence à s’agiter derrière ses toms. Viennent les 4/4, jeu entre les solistes et la batterie qui se répondent mutuellement.

Putain, ça swingue dur.

  • « Ralph Moore à l’âge de 24 ans est entré dans le groupe d’Horace Silver. Nous allons vous jouer celui-ci, qui est magnifique, Barbara » balance M. Cheret.

Barbara d’Horace Silver : un thème lancinant, joué par les deux saxophonistes. Des phrases et une mélodie qui reviennent en boucle sans cesse. Sorte de valse, le morceau sonne terriblement romantique : surtout, M. Cheret nous laisse pensif avec un solo rêveur, lancinant, romantique, tout ce que l’on veut, mais l’émotion est là.
Plus subtil, le jeu de R. Moore hache ses phrases au saxophone. Il veut faire signifier plus qu’il ne veut réellement parler, je crois. Je retrouve le même esprit dans le solo de piano : beaucoup de suspensions d’accords, des sons qui restent et qui remplissent les accompagnements de F. Marcoz et d’A. Michelutti. Quelques petits phrasés bluesy qui me font frémir de plaisir.
Marcoz fait une parenthèse dans ce monde sonore grâce à son solo délicat et mélodique. On finit le morceau en apothéose sur une superbe chase  de saxophonistes.

On enchaîne avec un thème dont je ne connaissais pas l’existence : I Wish I You. Exposition à deux d’un thème romantique, Cheret et Moore se relayent pour susurrer la mélodie. Moins planant que le précédent, plus rapide, on est toujours dans CE thème de jazz, romantique à souhait.
Et là, je sens que ça balance. On sent quand ça drive, quand ça va driver : quand le départ basse/batterie est parfait. Et là, c’était le cas, la rythmique était d’accord sur tout. Ralph Moore prend le chorus : douceur de son vibrato, un son chaud. Je ferme les yeux, je me laisse aller. On reconnait les grands au son. Marcoz et Michelutti résonnent derrière. Goldberg se la joue Wynton Kelly sur All Of You de M. Davis à l’Olympia en 1960 (écoutez !) : des impactes rythmiques qui viennent colorer nostalgiquement la musique de R. Moore.
Il est dur de décrire les sensations que l’on peut ressentir quand on est en face du magnifique, et que l’on ressent ce magnifique au point d’en être ému : ce fut le cas sur ce solo de R. Moore. Tout se finit par une longue note tenue où le crescendo des instruments rythmiques vient casser le décor éphémère que Moore venait de dresser. Une conclusion parfaite.
Les solos de Cheret et de Goldberg suivent la même destination intentionnelle.
Et comme si cela ne suffisait pas pour me combler, une joute superbement bluesy vient conclure ce très long morceau joué par le quintet (15 min).

Plus calmement, le morceau du pianiste Mc Coy Tyner, Search For Peace, fait l’objet d’une interprétation par les musiciens au Bistrot de la Scène : un thème très délicat sur une rythmique très délicate. J’entends les souffles des balais qui frottent la caisse claire du batteur.  Les solos des 2 ténors et du pianiste effleurent les notes, sans jamais totalement les affirmer. La ré-exposition du thème sert encore de terrain de jeu pour les deux saxophonistes : l’un reprend la mélodie quand le deuxième la garnit d’interventions mélodiques.

  • « Nous allons terminer ce 1er set avec un morceau de Wes Montgomery que Ralph a enregistré avec Ray Brown : le morceau s’appelle S.O.S. » précise Cheret.

Le morceau va très vite, avec un thème très fourni niveau notes. Ralph Moore s’avance le premier pour prendre le chorus : encore une fois, et ce malgré la vitesse, le saxophoniste américain se situe dans la retenue. Jamais d’excès sonore. Mais les répétitions mélodiques et rythmiques qu’il opère dans son solo font monter la pression, déjà élevée par le jeu agressif de F. Marcoz et A. Michelutti.
Le solo de Cheret est plus nerveux : plus dans la veine d’Hank Mobley. On va chercher dans les aigus et les suraigus de son instrument, on lance des pics au piano et à la rythmique. D. Goldberg continue l’escalade sonore : ça swingue sec derrière : les touches blanches et noires tombent les unes après les autres sous les mains agiles et le jeu nerveux du pianiste.
Imposant solo du batteur qui clôt l’atmosphère (op)pressant de ce « S.O.S. ». Et par la même occasion, termine ce premier set.

————————–

Ralph Moore s’avance sur la scène. Il improvise, seul. Défilé de notes sur une ambiance bluesy. Puis Mike Cheret s’avance et lui répond. Entremêlement de riffs qui balancent.
Je peux vous dire que je tape du pied là. Les musiciens sourient. Les phrases blues se succèdent, et motivent la rythmique à tenir. Les impacts rythmiques de plus en plus agressifs s’alignent avec les chorus des saxophonistes. Mais le son a changé : c’est moins du Mobley que du Coltrane qui résonne à mes oreilles. Tout comme le jeu du pianiste qui s’avance sur ce blues avec un jeu très ouvert et planant. C’était d’ailleurs un blues de Coltrane à l’instant, Bessie’s Blues (ou Summer Blues je ne suis pas sûr et certain).

Mes intuitions se confirment quand j’entends Yes or No de Wayne Shorter, une grille superbement modale. L’ambiance est beaucoup plus musclée qu’au set précédent.
Ah il est dommage que l’on ait été conditionné à vivre et à écouter le jazz assis : les pieds bougent, les mains bougent, le visage s’anime, mais le corps reste figé. Pourtant, les improvisations coltraniennes – très nerveuses et très fournies – des deux saxophonistes pourraient faire bouger tout un public. Le pianiste se lance dans ses explorations coltraniennes et les soulignent d’autant plus en citant l’un des morceaux des plus connus de Coltrane, Giant Steps.

Retour à la douceur dans ce qui semble être la fin de ce concert : une ballade, Autumn in New York, exposée délicatement une première fois par Cheret. L’exposition de Moore consacre à la mélodie de longues notes tenues, qui plantent les jalons de l’atmosphère voluptée. A l’écoute, se dessine cette image du club de jazz, à minuit, où les fumées de cigarettes virevoltent au-dessus du public et des musiciens.
Les motifs très blues s’enchaînent sur le solo de Ralph Moore, où le son de la contrebasse résonne encore plus.
La ré-exposition en questions/réponses est superbement menée entre les deux ténors. La mélodie jouée par Ralph Moore s’entremêle avec le souffle chaud de Mike Cheret.

On finit sur une note conviviale en invitant François Barnoud à la contrebasse. « La musique ça rapproche : on en a bien besoin en ce moment » explique Cheret.
Convivial blues en Bb selon Cheret. Mais c’est le thème connu sous le nom de Sonnymoon for Two qui résonne aux oreilles du public. On retrouve une ambiance plus hard-bop (blues, funky). Ralph Moore entame un chorus costaud et lourd pour clore le spectacle. Mike Cheret le rejoint sur ce terrain : ça sonne Jazz Messengers. Idem pour Goldberg qui se transforme en Bobby Timmons pour l’occasion. Bref grille très roots de Barnoud avant de reprendre énergiquement le thème à l’unisson.

Humble, c’est ce qui m’a épaté chez Ralph Moore. Chaque note est pesée, et jamais au hasard. Un concert qui n’est pas une démonstration de force, mais plutôt d’une retenue musicale impressionnante. Nul doute qu’il pourrait jouer ainsi, mais la musicalité et le son chaud et délicat priment dans son jeu.

La qualité, jamais la quantité.

Lucas Le Texier

Gueorgui Kornazov « Horizons » Quintet – La Vapeur Club (Dijon, France)

Jeudi 8 octobre 2015

Je pénètre dans la petite salle de la Vapeur, où se tiennent habituellement les manifestations musicales de l’association D’Jazz Kabaret. Constatation : on a le choix de la place. Peu de monde, mais une ambiance qui semble conviviale.

Patientant gentiment, j’aperçois à la lumière des spots un homme :

  • « On est vachement nombreux. Si vous voulez avoir la gentillesse de prendre vos places avant qu’il n’y en ait plus… » balance-t-il ironiquement.

Après un petit discours classique, les musiciens s’avancent sur scène : au menu ce soir, on trouve Geoffroy Tamisier à la trompette, Manu Codjia à la guitare, Marc Buronfosse à la contrebasse et Karl Jannuska à ma batterie, tout ce petit gratin étant « présidé » par Gueogui Kornazov au trombone. Ce dernier s’avance vers le micro :

  • Nous n’allons faire qu’un seul set, sans interruption, donc ne soyez pas surpris… Cette musique s’appelle [cela se prononce « Cila »  mais je n’ai pas la bonne orthographe, NDLR], qui signifie « la force » : la force qui nous maintient sur terre (Terre?).

Le ton est donné : Mystérieux… Mystique… Spirituel.

Le concert commence : un tapis sonore résonne et remplit l’espace. La contrebasse pose des notes qui semblent peser leur poids. Les cordes de Codjia obscurcissent d’avantage la musique et le climat lourd qui s’y dégage, renforcé par la résonance des cymbales du batteur. Les musiciens posent des sons qui semblent nous attirer dans le sol : une chute perpétuelle dans le vide où l’on entendrait le tumulte hasardeux de chocs contre les parois d’un ravin.
Le trombone entonne une mélodie qui rejoint cette atmosphère grave. Une sensation agréable se dégage de moi : je plane gentiment à ce moment-ci. La trompette et le trombone s’engagent dans un jeu de questions/réponses, Durcissement du timbre et augmentation du volume progressifs. Le thème est un appel : quelque chose doit venir, ou se manifester. Il suscite l’attente, celle d’une force comme l’évoquait le leader. Tout ceci est pourtant éphémère : le thème s’effondre progressivement sur lui-même, les deux vents s’amusant à le déchiqueter, le triturer, le broyer dans une ambiance plus bluesy, avec cette constante atmosphère tragique et grave.

Un nouveau thème se dessine, repris par la guitare, le trombone, la trompette. Une incantation partagée et plus douce : Kornazov se met en retrait et joue dans son registre grave ; Tamisier parvient à nous faire entendre le son de son expiration au sein de sa trompette – on arrive même à se rapprocher d’un son de flûte – ; la guitare reprend le thème à son compte et dans le même volume sonore, en l’enrichissant de quelques accords ; basse et batterie « tiennent la baraque », le premier avec un riff dépouillé et simple, le second par un jeu de balais feutré à souhait. Le jeu d’appels/réponses s’intensifie, pour retomber sur l’incantation, presque silencieuse, du début.

Tout explose.

Changement d’ambiance : lumières oranges, brume sonore. Le thème nous emmène dans de grandes étendues sauvages… Épique est le mot qui me vient à l’esprit. C’est un moment bien particulier à ce concert, à vrai dire, on est contemplatif, presque enfantin devant un concentré de… de « puissance », de force à l’état brut. Je parviens à saisir ce que Kornazov voulait entendre dans son introduction. La dimension héroïque est renforcée à la fois par les frappes sur le tom basse de la batterie et les crescendos incessants des débuts jusqu’aux fins des morceaux. Silence… Le trombone entonne un court riff et laisse vite place à une section rythmique déchaînée, épaulée par la guitare saturée. Plus chaotique, le concert y gagne en force(s) : de celle brute, douce, relavant de la force « tranquille », la puissance bienfaitrice (très clairement la nature pour moi), on passe à une atmosphère tendue, désarticulée, en lambeaux, où le guitariste balance quelques bribes de riffs, courtes et agressives sur le brouhaha groovy du contrebasiste Buronfosse et du batteur Jannuska. Les deux vents viennent seconder et reprendre le thème dans un final d’une certaine violence sonore. Clôture du morceau avec la reprise du thème plus doux que j’évoquais au début de ce paragraphe.

Le volume s’affaisse, et les musiciens laissent place à Kornazov et à son trombone. Je m’aperçois d’abord de sa posture physique quand il joue de son instrument : il se penche relativement en arrière, de façon à former un angle à 45° avec son dos, ce qui reste relativement impressionnant. D’autre part, il expérimente quelque chose que je n’avais encore jamais entendu : je l’entends grogner derrière son trombone… Il chante en même temps qu’il joue (technique du double-son). La chose est bluffante à entendre, surtout parce qu’il le pratique dans le cadre de questions/réponses avec lui-même. Le jeu devient de plus en plus agressif au fil de son chorus : je me surprends à taper du pied sur les motifs de Kornazov (un motif m’a amusé en particulier, lorsque j’ai pu reconnaître des bribes de God Save The Queen des Sex Pistols).

Nouveau thème, sous une lumière bleue. Influences arabisantes qui nous emmènent, avec le joli effet de reverb à la guitare, dans des contrées lointaines. Le solo de trompette qui suit garde ce côté très mystérieux, côté dont le jeu contrebasse-batterie fait clairement référence par une ligne de basse vaporeuse et des caresses de cymbales au balais. Contrebasse et batterie nous guident rythmiquement vers le prochain thème, une bossa. Kornazov glisse un joli solo très mélodique, sur les lamentations sonores de Tamisier à la trompette. De nouveau, on passe à une ambiance plus mystérieuse : sur une guitare très brumeuse et pratiquement effacée, Tamisier s’amuse à envelopper le demi-silence ambiant avec son instrument. Je crois ici que la force de ce quintet réside dans ce passage d’ambiances qui, à mon sens, est réussi.

Mon avis se confirme lorsque du brouillard se dégage une ligne de basse groovy, ponctuée par un marquage de tous les temps à la batterie par la caisse claire, et qui viennent se mêler au guitariste et au trompettiste. Début d’une transe musicale dans une ambiance jungle. La trompette imite des oiseaux et la faune sauvage, la guitare pose des accords dissonants qui résonnent dans cette rythmique tribale. Kornazov revient en évoquant inlassablement ce thème… Son thème. La tension est à son comble, soutenue par un nouveau solo de guitare dans la veine du précédent : agressif, tapageur, avec une grosse rythmique qui prend de la place. Le son nous accule, nous oppresse, sans espace de silence avec la possibilité de se réfugier… Et encore une fois, ce thème au trombone revient. Obsédant.

Arrivé à son paroxysme sonore, le morceau s’effondre comme un château de cartes dans un tapis sonore guitaristique, surplombé par un solo à l’archet du contrebassiste Buronfosse… On entend résonner au loin le tom basse de la batterie. Le trombone se joint à cette atmosphère toujours lourde, toujours avec son double-son : ses gémissements et plaintes s’élèvent au-dessus du groupe. Trombone et trompette reprennent à l’unisson un thème qui clôt la lourdeur.

Les musiciens s’écartent. Les cymbales résonnent. Le batteur est seul, à peine éclairé. Le tempo est marqué à la grosse caisse, mais les frappes rythmiques sur les cymbales et les toms le complexifient. La trompette vient reprendre sa place sur le brouhaha rythmique. La contrebasse rejoint le duo, entame un walk, suivi à la batterie : ça joue free (« libre »). La guitare vient plaquer ses accords. On double le tempo. Tout s’accélère, une impression d’urgence. On brouille l’harmonie. Seul le jeu du trompettiste qui nous saccade de petits motifs rythmiques paraît sortir du marais sonore.

Les musiciens ralentissent le rythme. Gigantesque melting pot en quelques secondes de tous les thèmes que l’on a pu écouter pendant ce concert dans une dégringolade sonore. Après le passage d’une improvisation collective plus chaotique, le thème final plus mélodique conclut joliment le concert.

Ce fut l’occasion pour moi de pouvoir assister à une musique de jazz moins formelle –  thèmes originaux, transitions entre ambiances, rythmique plus libre tout comme les jeux des solistes, etc… -. Je ne vous cache pas que je ne suis pas un gros fan en règle générale, mais j’ai été agréablement surpris par ce quintet : les thèmes sont agréables, et il est bon de pouvoir les entendre être complètement digérés par les musiciens, de façon à pouvoir être exploités au maximum comme matière brute musicale par les interprètes plutôt qu’un prétexte pour jouer (du jazz). Je ne sais pas si leurs titres ont clairement à voir avec ce que leurs représentations sonores m’évoquaient, mais je pouvais discerner des paysages bien précis à leur écoute.

Malgré une batterie sans doute trop forte – qui couvrait notamment à certains moments la contrebasse -, le voyage avec ces « horizons » reste une jolie ballade : vous n’aurez pas l’adresse de toutes les destinations sonores, mais il est sûr que vous aurez vu du pays musical.

Lucas Le Texier

Reminiscing the Jazz Messengers – Bistrot de la Scène (Dijon, France)

Jeudi 17 septembre 2015

Un saut générationnel assez inédit pour moi : du haut de mes 21 ans,  la clientèle majoritairement « assagie » du Bistrot de la Scène discute de musique(s). Mais le plus étonnant, c’est plutôt les sujets qu’elle aborde : sorte de parenthèse musicale dans le monde, j’entends derrière moi évoquer « Jerry Lee Lewis », comme l’on évoquerait aujourd’hui dans un bus scolaire le dernier album d’un type à la mode sur la radio.
Tiraillé entre la tristesse de constater que je fais parti des plus jeunes dans ce théâtre, tout comme le petit sourire que j’esquisse à entendre débattre sur des standards « nan mais c’est ce mec qui l’a écrit, Roger », je patiente tranquillement dans mon fauteuil. Un coup d’oeil à mon portable : déjà 21h, concert initialement prévu à 20h30.

  • « Ah mais c’est normal : les jazzmen, ils sont toujours en retard « , s’exclame l’un des spectateurs derrière moi.
  • « Ouais! Ils sont avec les filles ! « .

Les rires gras qui s’ensuivent laissent place à l’obscurité, et aux applaudissements : Ronald Baker (tp) s’avance vers la scène, se rapproche du micro. Grand sourire, pendant que Mourad Benhammou (d), Hiroshi Murayama (p) et David Sauzay (ts) s’installent sur scène. J’aperçois alors un homme de facilement 65-70 ans, approcher, et empoigner la contrebasse : j’apprends, pendant la présentation orale des musiciens de Baker qu’il s’agit de François Barnoud (cb), et je me projette dans l’avenir : quelle chance de pouvoir encore jouer cette musique à cet âge!… Et je dis cela sans aucune ironie.

  • « Nous allons attaquer par Moanin’ ! ».

Les bases sont en effet vite posées : célèbre composition du pianiste Bobby Timmons au sein du quintet du batteur Art Blakey, il fut le remplaçant de l’excellentissime Horace Silver.
L’ambiance est respectée : les répliques du trompettiste Lee Morgan, du saxophoniste Benny Golson, du batteur Art Blakey, et de son acolyte à la contrebasse Jymie Merritt sont bien devant mes yeux. Seul le pianiste ne montre pas encore ce côté bluesy que l’on trouve chez Bobby Timmons (je vous renvoie, ici chers lecteurs, au très bon Live At Club Saint-Germain de 1958, où les standards comme Now’s The Time et Moanin’ parleront mieux que moi sur ce que j’entends quand j’évoque le cas de Timmons et de son jeu). Le timide solo de contrebasse n’est pas très audible, sans doute du au son en déçà de ses compères, mais aussi à la force brute du jeu de Benhammou.

La soirée s’enchaîne avec une version de Night In Tunisia (standard composé entre autres par Dizzy Gillespie, célèbre trompettiste connu comme l’un des initiateurs du mouvement bop dans les années 1940). Le morceau se décompose habituellement en rythme latin, alterné avec le swing sur l’exposition du thème (ce qu’on appelle exposition, est le moment où vous jouez pour la première fois la mélodie associée au standard), puis le passage entier au swing sur les différents solos ( ou « chorus » ). Ici, les musiciens décident de garder cette alternance latin/swing, même pendant leur performance individuelle. Le solo de trompette est dans la veine de Dizzy Gillespie : éclatant, « pimpant » comme j’aime à dire, jouant dans les aigus voir les suraigus. Une version agréable à écouter, qui se permet de conclure sur un chase entre les deux vents (une bataille entre les deux, qui se caractérise par un échange de solos, de questions/réponses, mais aussi par des pièges tendus de l’un à l’autre qui relancent l’intérêt musical).

  • « Et maintenant, voilà une chanson pour les amoureux…. Y’en a-t-il dans la salle? ».
  • « OUIIIII! ».

Baker se transforme en crooner (ou chanteur de charme, soit le beau gosse avec une belle voix qui fait trembler les filles, si l’on veut vulgariser totalement) à l’occasion d’une version d’I Can’t Get Started (de Vernon Duke/Ira Gershwin). Une voix qui n’a pas la prétention d’être spécialement incroyable, mais qui restaure bien, associée aux mimiques physiques, cette ambiance particulière liée aux ballades romantiques du jazz.

Along Came Betty de Benny Golson et The Theme (ce dernier que l’on attribue généralement à Miles Davis) suivent cette ballade, remettent les esprits en place, font place à l’énergie. Très joli son blues du pianiste sur le premier morceau, mais surtout, long solo de batterie qui inspire le respect sur le deuxième, ponctuée par la rythmique latine caractéristique d’Art Blakey (je vous renvoie ici à l’album The Freedom Rider de 1961, dont la chanson éponyme voit revenir ce pattern en question à de nombreuses reprises).

Entracte. Le contrebassiste discute avec de nombreuses personnes, les musiciens s’accoudent au bar. Je gribouille quelque chose sur mon carnet, et à peine sorti fumer, les lumières s’éteignent et donnent de nouveau la place aux musiciens. Le contrebassiste trifouille son ampli.

  • « Nous allons reprendre par une composition, encore une fois, de Benny Golson : Whisper Not » .

Ah! Ce son à la contrebasse : maintenant, ce sont les Jazz Messengers! La puissance du son de Merritt est restauré, et fait toute la différence. Si Sauzay respecte parfaitement la tiédeur du son de Golson, Baker et Murayama redoublent de riffs bluesy dans leur jeu. Je sens que le deuxième set sera largement différent du premier.

Et j’ai vu juste : Are You Real (une nouvelle fois de Benny Golson) vient renforcer le blues du jeu des différents instrumentistes. Mais cette fois-ci, le « drive » (dans le jargon des jazzmen, il désigne la relation contrebasse/batterie, d’un point de vue généralement positif : on dit que cela « drive » quand la relation fonctionne bien) y est. Je remarque comment le pianiste et le batteur sont liés d’une sacré complicité musicale : ils se cherchent du regard, ils se tendent des pièges, et ils s’amusent. C’est très agréable de pouvoir regarder évoluer ces échanges dans ce concert.

A l’évocation du prochain morceau, je ne peux m’empêcher de penser à la fumée de cigarette d’Erroll Garner, son pianiste-compositeur, mais aussi au film de Clint Eastwood, Un frisson dans la nuit, ou dans sa version originale, Play Misty For Me. Misty, une très jolie ballade où Baker  se retrouve face au public, micro à la main (une nouvelle fois), avec pour seul compagnon le piano, qui ponctue délicatement ses interventions orales. Le solo de saxophone dans la douceur de Lester Young (je vous renvoie à un très bon album, Lester Young With The Oscar Peterson Trio en 1952, spécialement sur I Can’t Give You Anything But Love pour avoir une idée de l’ambiance) finit en beauté cette magnifique ballade. Encore une fois, le crooner-trompettiste l’a dédie aux amoureux « s’ils sont toujours là ».

Bobby Timmons est ressuscité grâce à l’un de ses morceaux phares, Dat Dere. Un thème qui permet d’interagir avec la batterie grâce aux nombreux marquages rythmiques. Même si la contrebasse s’y perd un peu (je pense que cela est dû à des problèmes de lumières, et les nombreuses interactions et points rythmiques à placer sur le thème rendent la chose encore plus délicate), le « drive », le « swing », appelons cela comme vous voulez, y est. Ici, se place la différence avec le reste du concert. Le pied tapote, vous entendez des « yeaaah » dans la salle, la bascule se fait totalement. Vous comprenez toute la subtilité de cette chose, inexplicable, mais dont vous êtes à la recherche, que vous soyez joueur ou spectateur de jazz. Les solos de pianos, trompette, et saxophone s’enchaînent, dans une droiture rythmique digne des plus grands albums d’Art Blakey.

Mais c’est surtout avec Work Song de Nat Adderley (le frère du plus célèbre Cannonball Adderley) qui me fait dire que ce second « set » est au-dessus du premier. Baker au chant pour le thème pour cette composition très bluesy. Le chorus de Sauzay est au plus proche de l’esprit de Golson, fièrement soutenu par la réplique rythmique de la formation. On tape du pied, on clap des mains dans la salle. On entend des cris, comme dans ces lives que l’on a seulement en disques, mais dont on voudrait en retrouver l’essence. Baker à la trompette, choisi la simplicité rythmique du hard bop (N.B. : les Jazz Messengers sont considérés comme parmi les plus célèbres représentants de ce courant de jazz, traditionnellement situé dans la deuxième partie des années 50), mais les blue note, les jeux rythmiques, l’énergie s’enchaînent, se croisent pour donner un superbe chorus qui te fait hocher la tête comme il faut. Le chorus du piano est ponctué par un léger rythme de « marche » à la batterie, ce qui renforcent d’une part le walk de Barnoud (le walk, l’apanage du contrebassiste, qui se traduit musicalement par jouer une note sur chaque temps, soit une noire, d’où la sensation de walk, celle d’avancer), mais  d’autre part, souligne avec rythmicité l’esprit de Timmons chez Murayama, où descentes et montées de gammes s’entremêlent avec de courtes phrases blues très rythmées en accords. Je ressors de ce morceau que je ne connaissais pas du tout complètement transformé, et surtout ravi d’avoir assisté à un tel spectacle.

Le concert se termine sur le célèbre Blues March d’Art Blakey, dont Benhammou nous offre une très bonne introduction fidèle à l’esprit du morceau. Pas de chorus solo pour les vents : l’on décide de finir en une gigantesque chase trompette/saxophone, où les instrumentistes s’interrompent de plus en plus rapidement et corsent mutuellement le challenge harmonique et rythmique pour leur compère. Le pianiste nous offre également un joli chorus bluesy, encore une fois très « timmonsien », tout comme Barnoud et son dernier solo, à la fois clair, concis, efficace. Blues March finit en beauté ce deuxième set, largement au-dessus du premier mais qui surtout, caractérise bien à mes yeux la musique des Jazz Messengers : accessible, profondément ancrée dans le blues, et extrêmement rythmée.

Lucas Le Texier